Qu'est-ce qui m'empêche d'aimer les gens ? Les gens.

Qu'est-ce qui m'empêche d'aimer les gens ? Les gens.

Vendredi matin.

Je sors. J’attends le bus. J’attends le bus. J’attends le bus. Personne dans l’abribus. Personne.J’attends le bus, encore et toujours.

Je ne conduis pas. Pourquoi conduire ? Avec ma mentalité de connard, j’aurais peur de tuer quelqu’un que je pourrais vraiment écraser si j’avais un véhicule en main. Il y a de cela. Mais j’ai aussi un esprit qui vagabonde. Je réfléchis constamment. Enfin bref, je conduis pas. Donc j’attends. J’attends. J’attends.

Arrive une personne avec ses deux enfants. Je fais mine de ne pas les regarder, mais je les regarde. Ils ont des gueules de Matteo et de Myrtille. Ouais c’est les prénoms qu’on donne aux gamins maintenant. J’attends le bus, toujours. Il a du retard, le salaud. Ou alors c’est moi qui n’ai pas vérifié les horaires. Je regarde ces enfants, et leur mère. Engoncés dans leurs vêtements d’hiver, j’imagine la corvée que cela fut d’acheter ce qu’ils allaient porter , et si fugacement qu’en 6 mois ils auraient déjà trop grandi pour pouvoir encore les porter. J’imagine ainsi l’aller en bus (s’ils le prennent aujourd’hui, c’est peut-être qu’ils n’ont -comme moi- pas de voiture), vers l’hyper d’une ZAC toute proche. J’imagine les “c’est quand qu’on part?” de ces gamins dissipés, les “Calme-toi Matteo, Maman va se fâcher“, les “Arrête de bouger, Myrtille, Maman va se fâcher“, j’imagine toute les parties de la vie de cette famille, à travers ce que je vois.

Je suis peut-être dans le flou ou en plein dans la réalité avec mes supputations, mais ces gens, je les vois, je les croise, pourquoi ne pourrais-je pas les apprécier ? Je ne les connais pas, et pourtant je les devine. Je ne les connais pas, et pourtant je me fais des idées sur eux. J’attends le bus. Alors je réfléchis encore. Pourquoi ne pourrai-je pas avoir de la bienveillance envers des gens que je ne connais pas ? J’ai envie d’être bienveillant. Non pas que j’eusse esquissé l’idée saugrenue (et surtout bobo) de faire une BA hypocrite qui me rassurerait moi-même sur mon statut d’enculé pour certains, héros pour d’autres; mais parceque j’ai envie. Rien à carrer de me sentir bien ou mieux, le plus simple est d’être bienveillant. Il est même plus simple d’être bienveillant envers ceux qui ne demandent rien, parceque ce sont parfois ceux qui ne demandent rien qui, au fond, en ont le plus besoin. Donc oui, j’ai envie d’être bienveillant.

“bienveillant” on dirait le prénom d’un africain vivant dans un pays décolonisé.

“bienveillant” on dirait le nom de famille d’un québécois qui aurait une coupe mullet.

“bienveillant” on dirait une mauvaise traduction d’un nom de super-héros dans les années 60.

J’attends le bus, encore. Ces enfants et leur mère, je les vois devant moi en train d’attendre le bus aussi. Et je me dis que rien ne m’empêcherait de leur vouloir du bien. Quand je dis ça, c’est dans un projet complètement non-hostile. Je n’arrive pas vraiment à m’en ficher. Le bus arrive. Enfin. Je rentre. Je reste debout. Je les vois s’asseoir à l’avant. Je m’en détache, maintenant que je suis dans ce bus, qui m’amènera à ma destination. Mon regard se pose sur le paysage, défilant à une vitesse plus qu’irraisonnée (93 represente). Et soudain je me dis: “Ces gens ne sauront jamais la bienveillance qu’ils m’inspirent. On ne se croisera certainement plus jamais, et ils ne sauront jamais que j’aurais pu les sauver d’un immeuble en flammes au lieu de filmer l’incendie avec mon smartphone pour faire le buzz sur les internets.“

C’est peut-être mieux comme ça.

Parceque je me dis ensuite “Les gens se poseraient des questions. Ces gens-là eux-mêmes se poseraient des questions : “il nous veut quoi ?’ “on le connait pas, il est pas de la famille” “il regarde bizarrement les enfants, c’est certainement un pédophile” “appelle la gendarmerie, tout de suite”.Le “qu’en dira-t’on” dans toute sa putain de fucking splendeur. On m’empêcherait d’être gentil, parceque ça ne se fait pas, parceque d’autres en ont déjà profité, d’une manière bien moins louable, alors je ne dis rien. Et pourtant j’ai envie d’aimer les gens.

J’aime les gens, vraiment.

Que ce soit ces touristes japonais, ou coréens, ou chinois, que ce soit cette mère voilée avec son enfant dans le bras, ce groupe de wesh qui hurlent du Kaaris dans la rame de métro, ce vieil homme dont les vêtements lui donnent plus de 80 ans, ces cadres dynamiques propres sur eux que j’ai envie de féliciter pour leur tenue et leur maintien, ces gens rejetés qui nous demandent de l’argent ou un ticket restaurant, toutes ces personnes dont je ne pourrai qu’imaginer le parcours parceque je ne suis pas un Sherlock, toutes ces personnes dont je ne pourrai que croiser le regard l’espace d’un instant, toutes ces personnes qui ont des défauts de surface, que je ne remarquerai sans doute pas, toutes ces personnes que je ne croiserai plus jamais, je les aime. Mais elles ne le sauront jamais.

Monde de merde.

Vraiment.

Qu'est-ce qui m'empêche d'aimer les gens ? Les gens. #3
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