Masterclass de scénario avec David Chase, créateur des Sopranos

Ce qu’il y a de bien avec Deauville, c’est qu’on y va pas seulement pour prendre des autographes, des photos sur le tapis rouge et voir des films en avant-première assis à quelques mètres de l’équipe de tournage : on y va aussi pour apprendre ! Alors pour les plus têtus d’entre vous qui voudraient défier les conseils de Terry Gilliam et se lancer dans la fabuleuse mais dangereuse industrie du cinéma, Amha est allé prendre des cours, pour vous, auprès des plus grands !

Masterclass de scénario avec David Chase, créateur des Sopranos

Au menu aujourd’hui sur votre emploi du temps : cours d’écriture scénaristique avec le Professeur David Chase, scénariste de la série Les Sopranos, diffusée sur HBO. En cette période de rentrée des classes, j’ai donc enfilé mon plus bel uniforme de schoolgirl, ressorti mon cartable Tan’s de derrière les fagots et retrouvé mon plus beau stylo-plume pour suivre avec assiduité les enseignements de Monsieur Chase. Amha rend aujourd’hui sa copie.

Masterclass de scénario avec David Chase, créateur des Sopranos #2

Première leçon : Ayez de l’ambition et gagnez en liberté en travaillant pour les chaînes câblées.

“Les Sopranos m’ont conduit à travailler pendant huit ans pour la télévision, de 1999 à 2007. Et croyez-moi, il y a une différence énorme entre la rigidité des contraintes qu’on vous impose sur les grandes chaînes du network, et la télévision câblée. Le fait d’arriver sur HBO a été un immense bonheur pour moi, car j’ai vraiment pu m’émanciper et jouir d’une très grande liberté dans mon travail d’écriture. La raison principale en est la publicité. Sur les grande chaînes qui se financent par la télévision, vous avez une coupure publicitaire toutes les 12 minutes : imaginez-vous les répercussions que cela entraîne sur l’écriture scénaristique ! Cela vous impose d’établir dans votre récit un climax toutes les 12 minutes, afin que le spectateur soit maintenu en haleine et qu’il ne décroche pas de la série malgré la coupure de pub. Vous devrez donc structurer votre épisode avec uniquement trois moments forts : un à la 12e minute, un à la 24e minute, un à la 36e minute, puis il vous reste 8 minutes pour clore votre épisode et rentrer dans le “standard” des 42 minutes.

En même temps, le fait d’avoir du me plier à ce carcan très lourd a été extrêmement formateur, car cela m’a permis de disposer d’une grande maîtrise du rythme de mon récit. En passant ensuite sur HBO, j’ai pu m’émanciper de cette règle des 12 minutes : je me suis vraiment senti libéré ! Par ailleurs, la série a énormément gagné en intelligence lorsque la diffusion est passé entre les mains de HBO. Sur les grandes chaînes, la production a tendance a prendre le spectateur pour un idiot en l'”assistant” dans la compréhension de la série. Au niveau de l’écriture, la règle d’or est dans un premier temps d’annoncer ce qui va se passer, dans un deuxième temps de le montrer, et enfin dans un troisième temps de l’expliquer. C’est-à-dire que pour un simple rebondissement, vous devez toujours procéder en trois temps. Sur HBO, l’écriture scénaristique permet de complexifier l’intrigue en laissant des non-dits, de l’implicite, en suggérant des explications… Bref, en faisant quand même un peu bosser le spectateur ! Ca, c’est un avantage énorme. C’est comme ça que j’aime travailler.”

Masterclass de scénario avec David Chase, créateur des Sopranos #3

Deuxième leçon : Travaillez l’écriture du dialogue pour mieux vous en affranchir.

“Selon moi, un des aspects les plus complexes du travail de scénariste a été d’apprendre à construire des histoires, des intrigues et des personnages. J’ai toujours eu une grande facilité dans l’écriture de dialogues, mais le métier est loin de se résumer à cet aspect. En tant que scénariste – et en l’occurrence, créateur d’une série – vous êtes en charge de maintenir le cap narratif de votre histoire. C’est une chose qui, pour moi, n’était pas innée, et que j’ai du apprendre sur le tas : construire des personnages, des personnalités, un vécu relationnel entre les personnages, établir un inter-relationnel fictif aussi complexe que dans la réalité. L’avantage avec le format “série”, c’est que vous avez le temps de construire cela progressivement, et que vous pouvez les étoffer, les développer et les faire évoluer au fil des épisodes et des saisons.

Ceci dit, tout passe par le dialogue et le jeu d’acteurs, donc un dialogue bien écrit constitue la base essentielle de la construction d’une histoire. Une fois que le verbal est mûr, posé, vous pouvez introduire dans votre écriture des stratégies non-verbales ; quelque chose que j’aime beaucoup exploiter. Je pense notamment à un épisode particulièrement grave où un des personnages est à l’hôpital, entre la vie et la mort. Les dialogues, dans cette séquence, sont extrêmement minimalistes. J’ai souhaité écrire des dialogues assez “bateau”, et insignifiants et superficiels, c’est-à-dire tels qu’ils nous paraissent toujours dans ce genre de situations réelles, où chacun dit “Everything’s gonna be all right”, tout va s’arranger. A la place, nous avons mis l’accent sur la musique avec une chanson d’Ottis Redding, et une succession de plans tournés dans des salles vides de l’hôpital. En tant que dialoguiste, il ne faut surtout pas essayer de tout dire, mais trouver des outils, des techniques pour pouvoir dire aussi l’indicible.”

Troisième leçon : Laissez votre empreinte dans l’histoire de l’écriture scénaristique.

“En tant que scénariste, cela m’a beaucoup plu de sortir des “canons” un peu trop bien-pensants de l’écriture télévisuelle, en faisant graviter une série entière autour de personnages moralement mauvais. Quand vous faites un tour d’horizon des personnages de série, vous retrouvez vite des profils ou des professions-type : les flics, les médecins, les légistes… Mon objectif est toujours de “laisser une trace” avec les histoires et les personnages que je construis, en les rendant ambigus. Les personnages sont pour la plupart moralement condamnables, mais ils sont abordés de manière humaine. Dans la vie, chacun peut être amené à passer du côté sombre d’un point de vue moral. Mes personnages, en l’occurrence, n’ont pas d’autre issue que le crime. Une des qualités de la série, selon moi, demeure dans le fait qu’elle ne cantonne pas ses héros au statut de “personnage mauvais”…mais elle ne les engage pas non plus sur la voie de la rédemption, un peu trop moraliste à mon goût. J’espère que Les Sopranos engagera les futurs scénaristes à un peu plus de témérité dans la construction morale des personnages.

Masterclass de scénario avec David Chase, créateur des Sopranos #4

Quatrième leçon : Laissez-vous inspirer par votre vécu.

“Comme je vous le disais plus tôt, l’écriture d’histoire, pour qu’elle soit crédible et réussie, doit toujours s’inspirer du vécu, autant d’un point linguistique (comme on l’a vu un peu plus tôt), que d’un point de vue des personnages. Personnellement, je m’inspire énormément de ce que j’ai vécu en tant que personne. Le personnage du père, par exemple, est le portrait craché de mon père, et je me suis également beaucoup servi de ma relation à ma mère pour construire le personnage de la série. Sans vous parler de mes origines italiennes ! Les Newyorkais d’origine italienne passent leur temps à nier leur relation même à un moindre niveau, aux organisations criminelles italo-américaines. C’est quelque chose que je peux comprendre, mais c’est assez vain. J’ai moi-même un cousin qui a eu une carrière professionnelle qui, à une certaine époque de sa vie, a été légèrement “déviée” par certaines de ses fréquentations ! Un jour, alors que nous ne nous étions pas parlé depuis plus de 20 ans, j’ai décidé de l’appeler en me disant que je pourrais peut-être m’inspirer de son vécu pour la série. Il m’a dit que depuis tout ça il s’était rangé et avait “pris sa retraite” (!), mais étonnamment il a tout de suite accepté, et nous avons convenu de se rencontrer le mardi suivant pour déjeuner. Au moment où j’ai raccroché le téléphone, je me suis dit “Mais dans quoi je suis en train de m’embarquer ? Ce type va me parler, et je lui serai redevable à vie, il ne me lâchera jamais !” J’ai commencé à paniquer et à essayer de trouver un moyen subtil d’annuler le rendez-vous. Par bonheur, il a rappelé quelques jours plus tard en me disant “David, tu sais, je ne sais pas si finalement c’est une bonne idée d’évoquer tout ça”. Je lui ai dit que j’étais tout-à-fait d’accord avec lui, et tout a été annulé. Quel soulagement ! Mais depuis nous restons en contact, et il passe sa vie à m’appeler ! Pour tout et n’importe quoi : pour prendre des conseils pour acheter un vélo à sa fille, pour aller ensemble au concert de Bruce Springsteen…!” Bref, inspirez-vous du réél mais…toujours en gardant le sens des réalités !”

Véra, en “live” depuis Little Italy…