« Vieux Frères » ou « Aimer Fauve et ne pas être une dépressive de 15 ans »

fauve-photo

Chaque génération doit à un moment cacher quelque chose. Mes arrières grands-parents, eux, devaient cacher des juifs dans leur cave. Mes grands-parents ont dû cacher le fait d’avoir lancé des pavés en Mai 68. Mes parents ont dû cacher leur honte de ne pas avoir envie de choisir entre Le Pen & Chirac en 2002. Et pendant que d’autres, actuellement, cachent leur amour pour un humoriste qui ouvre un peu trop sa gueule sur le net, je me dois de cacher le fait d’aimer Fauve.

Fauve (si j’en cite Wikipédia ) est « un collectif artistique français officiant sur plusieurs supports, adeptes du spoken word ». Si je ne cite pas Wikipédia, je vous dirai juste que mes potes détestent, mais que ma mère adore. Et que pour le coup… Je suis aussi adepte.

Je les ai découverts avec Nuit Fauves il y a maintenant un an et demi et la surprise a été grande. Je ne sais pas, ce n’était pas du slam, ni du rap, ni de la variétoche de merde. Ça avait son style, musicalement c’était travaillé, le texte était funky, bref, sympa comme délire. La sortie de leur 1er EP Blizzard a eu fini de me convaincre. Des textes comme Rub a Dub m’ont touché, Haut les Cœurs m’a fait respirer et Blizzard m’a achevé. Je me reconnais dans les textes, et c’est ça la force de ce groupe, je citerais du même du Bedos (fils) qui disait une phrase s’appliquant remarquablement bien au sujet du jour : « Du contenu nombriliste mais foutresement universel ».

Mais le blizzard s’est vite transformé en ouragan de huées.

Produire du contenu comme celui de Fauve, c’est comme être un immense rouleau de papier tue-mouche attrapant des tonnes de pisseuses de 15 ans en pleine crise d’adolescence. C’est obligatoire, forcément, quand on parle de la dépression ou de l’amour perdu, on se tape les fillettes rebelles trouvant la voix du chanteur « trop profooooonde » avec du contenu « trop générationeeeeeeeel ». Alors non, merde, je déteste ce besoin de sacraliser forcément tout ce qui nous touche un petit peu.

Fauve n’est pas le groupe d’une génération. Ce n’est pas non plus un groupe extraordinaire. Mais ce n’est en aucun cas un mauvais groupe. Et leur dernier album « Vieux Frère Part.1 », sorti il y a quelques jours, le prouve parfaitement bien. En voilà une petite analyse de comptoir sur quelques morceaux choisis entre un paquet de Monster Munch et une canette de Monster.

  • « Voyous » ouvre l’album. On reconnait le style, mais une nuance est à apporter. A force de se faire taper sur les doigts et de se manger constamment des remarques du style « Vous faites tout le temps la même chose », le groupe a tenté d’apporter de nouvelles choses par le biais, déjà, d’un texte assez violent comme je n’en ai jamais vu de la part du groupe mais aussi par le feat fait avec le rappeur Georgio. Si on reprochera la post prod vocal du morceau qui est différente entre les deux voix (mais là c’est VRAIMENT pour enculer les mouches), on ne peut qu’apprécier que le collectif s’ouvre à d’autres artistes, apportant un souffle différent à leur travail, et prouvant une nouvelle fois que leur musique est carrée, rodée, et que l’on peut poser dessus du spoken word, du rap, du slam ou de la cornemuse, ça passe parfaitement bien. Ouverture très agréable et surprenante donc.

 

  • « Requin Tigre » & « Tunnel ». Deuxième surprise, deux titres où le chanteur n’apparait pas. Le vocal apparait par des samples de voix (dont je ne connais pas la provenance, je n’ai pas la science infuse hélas), bien entendu profondément ancrés dans le style et la cohérence artistique du groupe, mais surprenants par leur détachement de la musique. Les titres ont été conçus comme des œuvres instrumentales avant tout, avec leur propre évolution, leur propre démarche, et sont carrément taillés pour se retrouver dans des productions filmées. Deuxième gros fuck du groupe donc qui après des remarques comme « Musicalement c’est super pauvre », bosse sa partie instrumentale à fond.

 

  • «Jeunesse Talking Blues » / « Infirmière » Aie, faute…Enfin faute. Comment dire…C’est « juste » du Fauve. Après deux titres tentant la nouveauté, le groupe rassure ses fans avec ces morceaux qui reprennent la construction exacte des premiers et me font penser à tous ceux entendus dans leurs précédentes productions. Donc bon….Si on aime Fauve, c’est bien hein, on ne va pas se mentir, le strict minimum est assuré. Mais après deux titres tendant vers la nouveauté, se retrouver avec du réchauffé fait un petit peu mal au derche.

 

  • « RAG 3 / RAG 4 » J’avoue ne pas saisir réellement la démarche. Sur l’EP précédent se trouvaient déjà deux RAG, comme si les auteurs voulaient créer une continuité entre leurs différentes productions. Hors si cette continuité fonctionne en indépendant (les deux de l’album et les deux de l’EP séparément), elle ne fonctionne pas entre les différentes œuvres. Incompréhension totale.

 

  • « De Ceux » Le titre taillé pour être single, dans la même veine que l’était « Blizzard ». ET DIEU QUE C’EST BON. Alors oui merde, là je m’énerve. Je m’énerve parce que les titres sont extrêmement bien bossés sur cet album et que celui-ci est la cerise sur le gâteau. La ligne de basse du morceau montant doucement pour ajouter par la suite d’autres instruments, une rythmique quasi mécanique et pourtant si forte, tout ça pour l’agrémenter de détails qui feront petit à petit du morceau LE MEILLEUR TRUC DE L’ALBUM. Une véritable progression musicale. Et le plus dommage, le plus dommage putain, c’est que je sais que le commentaire qui reviendra sur cette chanson sera « C’est tout le temps la même chose ». OUI MAIS NON. Oui parce que c’est du spoken word, oui parce que cette démarche de montée progressive est la même que celle de l’EP et oui parce que le message est « Nous sommes différents et on vous emmerde ». Mais n’est-ce pas ça Fauve ? Je veux dire, par le biais d’un single, il faut attirer les nouveaux fans potentiels et conserver les précédents avec quelque chose de pas trop réchauffé mais presque, et le morceau remplit parfaitement le contrat. Et musicalement…Personne ne peut dire que c’est pauvre musicalement. Si c’était le défaut de l’EP, ici tout est réparé. Et je me rends compte du problème de Fauve au final…

Fauve c’est de la musique incestueuse (vous la sentez la métaphore fumeuse ? Attendez ça a un sens). Ce qui gêne le plus le public de haterz est le côté répétitif de leur musique, hors cet album leur permet d’atteindre une maturité et de dévoiler des performances musicales comme rarement le groupe en a produits. Mais le spoken word les empêche de sortir de l’image « Fauve ». Ils auront beau continuer à s’améliorer musicalement, produire de nouveaux thèmes, de textes, et explorer de nouveaux horizons, les cons se plaindront toujours avec la même débilité de « Ouais mais ça parle. » MAIS BIEN ENTENDU QUE ÇA PARLE ! Tu ne reproches pas à IAM de rapper ou à Gojira de faire du scream ? Pourtant ils le font sur tous leurs albums non ?

fauve-musique

« Ouais non mais attends, parler c’est pas un style de musique »

Eh si idiot. Aussi étonnant que cela puisse paraitre, ça l’est, au même titre que le slam par exemple. Mais le fait est que Fauve sont parmi les rares à en faire. Mais prenez dix secondes pour imaginer le futur : dans deux ans, ce genre de groupe sera démocratisé, beaucoup feront du spoken word et ne seront plus jugés sur leur style mais seulement sur leur musique et leurs textes, exactement comme il faudrait le faire actuellement avec Fauve. Or ce n’est pas le cas. On juge le groupe sur ces groupiasses qui se tatouent des ≠ sur les poignets, sur ces jeunes rebelles qui pensent qu’écouter leur musique va sauver le monde et sur le fait qu’ils parlent.

Mais en occultant cela, il est possible de découvrir un groupe aux textes tantôt maladroits tantôt très travaillés et touchants, en pleine progression musicale totalement assumée. Fauve ne sera pas forcément le plus grand groupe de spoken word au monde et l’idolâtrer ne servirait à rien. Mais j’assume parfaitement qu’écouter cet album me détend et me touche par moment énormément (« Requin Tigre » en tête) et que si le public pouvait se détacher de l’image et du style pour simplement écouter de la musique, il passerait sûrement un bon petit moment tranquille.

Mais après tout, ce n’est que mon humble avis.

InthePanda

Correction : Captain Red <3