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Tolkien et les elfes : Influence de la mythologie Irlandaise
J.R.R. Tolkien s’est inspiré de nombreuses mythologies pour façonner son propre monde. On considère le plus souvent que sa principale source d’inspiration vient des sagas nordiques ou celtiques, que ce soit à propos de l’histoire, des dieux ou des langages, mais il est moins courant d’entendre parler de l’influence de la mythologie irlandaise, qui pourtant y tient une place de choix.
Et pour cause : le rapport aux légendes irlandaises est subtil, moins évident que ses consorts nordiques. Beaucoup l’ignorent, associant souvent l’inspiration de Tolkien aux légendes celtiques d’origine plutôt galloise, alors que l’influence irlandaise est à la base de la race la plus fondatrice de la terre du milieu : la race des Elfes.
A l’époque de Tolkien, les elfes étaient à des centaines de lieues de la représentation qu’on leur attribue de nos jours. Loin d’être une belle figure élancée, gracieuse et douée dans les arts créatifs, l’image de l’elfe avait été modelée au 19e siècle pour ramener ces créatures du folklore a ce que nous appelons maintenant « fées », des êtres graciles de quelques centimètres de haut dotés de petites ailes papillonnantes. C’est Tolkien qui va contribuer à changer tout ça, et redorer l’image des elfes dans l’inconscient collectif. Son œuvre va par la suite influencer des millions de lecteurs et des milliers de livres d’Heroic fantasy, donnant ses lettres de noblesse aux « oreilles pointues ». Mais l’image de l’elfe du Seigneur des Anneaux n’est pas une trouvaille sortie de nulle part : Tolkien s’est pour cela librement inspiré des légendes irlandaises… Au cours de ce billet, nous allons donc voir comment Tolkien a placé ses elfes au centre de son œuvre, quelles sont leurs influences, et quels sont les points communs entre mythologie tolkienienne et mythologie Irlandaise.

Imladris par Ted Nasmith
Les elfes au coeur de la mythologie de Tolkien
Indéniablement, les elfes sont la pièce majeure de l’univers de Tolkien, le pilier autour duquel son monde tourne et vit.
Même un lecteur qui n’a lu (ou vu) que le Seigneur des Anneaux s’en rendra compte dès la première lecture, par l’utilisation du langage. Tolkien était un linguiste avant d’être un romancier, et a structuré son monde a partir de sa langue. Il parlait couramment une dizaine de langues, dont certaines étaient mortes depuis bien longtemps ; a l’université, il s’amusait à créer des langages puis à leur inventer une histoire, créer une civilisation. Il a ainsi procédé pour la majeure partie de son univers. Comme une myse en abyme de son activité créatrice, il a d’ailleurs écrit, lors de la création du monde dans le Silmarillion, que c’est par les chants que les paysages se sont façonnés et que la vie est apparue. L’elfique est ainsi la langue la plus représentée dans la totalité de l’oeuvre tolkiennienne :
- Dès que le récit évoque une époque lointaine, des sagas oubliées, des reliques des temps passées, les inscriptions, poésies et autres chansons vont être retranscrites au lecteur en langage elfique. Dès que l’on nous parle d’un lieu ancien, on nous indique son nom en elfique, suggérant que l’Elfe, à l’instar du latin pour nous, est la langue du passé, des légendes, mais également de l’histoire du monde de la Terre du Milieu.
- De tous les langages que Tolkien a créé, ce sont les dialectes elfiques qu’il a le plus travaillé. Il a créé plusieurs dialectes parlés par le peuple elfe (Quenya, Sindarin…), dont deux complets, tandis que les autres races (Nains, Orques, etc.) n’ont eu droit qu’à des alphabets incomplets et des esquisses de linguistique.
Le langage est au coeur du monde de Tolkien, et l’elfique est au cœur du langage de la Terre du Milieu. Comment ne pas en déduire que les elfes sont eux-même au centre de cet univers ?
Sans plonger dans les détails de la création du monde, des elfes et de leur histoire longue et tourmentée, il est aisé de constater à quel point les elfes sont supérieurs aux autres races : ils sont plus beaux, plus adroits, plus artistes, plus gracieux, plus puissants, immortels… Ce sont quasiment des demi-dieux, dotés de toutes les qualités, évoluant dans le monde mortel mais n’étant pas soumis à toutes ses lois (la temporalité notamment). C’est le peuple phare des romans, ceux qui sont à l’origine de tout, même du Mal : les orques sont des elfes corrompus, et Melkor puis Sauron sont issus des Valar… Ce n’est que bien plus tard qu’arriverons les humains et que les elfes finiront par devoir quitter ce monde.

La mythologie Irlandaise et ses influences sur les Elfes
Comme je l’ai dit plus haut, les elfes ne sont plus les petites fées insignifiantes du 19e siècle. Tolkien a recréé une race, une race pour laquelle on ne peut s’empêcher de trouver une similitude avec les Thuata Dé Danaan irlandais. Mais qui sont-ils ? Les Tuatha Dé Danaan sont une peuplade mythique des légendes irlandaises. Selon les vieux textes, c’est un peuple de demi dieux qui seraient arrivé en Irlande il y a bien longtemps (plusieurs milliers d’année avant J-C) pour envahir les terres. Au vu de leurs capacités et de leur puissances, ces êtres plus grands, plus fins et plus gracieux que des hommes (ça vous rappelle quelque chose?) sont arrivés sur l’île, ont brulé leur bateaux, puis se sont alors jeté en pleine guerre avec les Fomorians, une tribu guerrière qui pillait les environs…. Tout comme les Noldor arrivèrent, brulèrent leurs bateaux et combattirent Melkor. Et devinez quoi ? Les Fomorians étaient menés par Balor à l’Oeil Mauvais (Balor Evil Eye), un géant dont l’oeil unique tuait toute personne qu’il regardait. Le mélange entre Balor et L’Oeil de Sauron ne parait pas si improbable, si ? Par la suite il n’est pas difficile de faire certains parallèles avec de nombreux héros et divinités des Tuatha, notamment entre Nuada Silverhand (Nuada à la Main d’Argent), un Tuatha qui perdit sa main dans une lutte contre les Firbolg, et le Celebrimbor (« Main d’argent » en Sindarin) de Tolkien. Les similitudes entre elfes et Tuatha sont légions, en faire une liste exhaustive serait trop long, mais je pense que vous avez saisi l’idée.
Ceci dit, si la similitude sarrêtait là, ça serait trop simpliste : ce n’est pas seulement une question d’apparence ou d’histoire qui lie les deux mythologies, mais également une question de chronologie et de destinée.

La mythologie Irlandaise et la Mythologie de Tolkien : les mêmes destinées ?
Le point de comparaison le plus intéressant sur ce sujet concerne, à mon humble avis, les destinées de ces deux mythologies et la manière dont elles sont présentées.
- La mythologie de Tolkien s’oganise en Ages : 1er, 2e, 3e, 4e Age… Chaque Age est marqué par ses propres évènements, ses propres guerres. Mais également par la lente disparition de la magie… et des elfes. A la fin du 3e age, quasiment tous les elfes quittent la terre du milieu pour se rendre à l’Ouest, un lieu mythique qui est à la fois dans ce monde et à la fois totalement en dehors : lorsque l’on y part, on n’en reviens pas. Vient alors l’âge des humains, âge qui verra doucement disparaitre la magie et les dernières créatures féériques restantes.
- La mythologie Irlandaise, elle, s’organise en cycles : Le cycle mythologique, où les Tuatha sont au centre de l’action, le cycle de Ulster, où les descendants des Tuatha accomplissent encore de prodigieux exploits, le cycle de Fenian, où les héros utilisent toujours armes magiques et capacités surhumaines, puis le cycle historique, où les héros sont moins héroïques et où la mythologie celte laisse la place aux grands rois chrétiens. Les Tuatha, voyant leurs terres contestées par les peuplades d’hommes venues réclamer le territoire, vont signer un pacte avec eux : les hommes vivront sur les terres d’Irlande, tandis que les Tuatha vivront sous les terres. Ils iront loger sous les vieux tertres irlandais et disparaitre, eux aussi, au yeux du commun des mortels, ne ressortant que lors des nuits où la barrière entre monde des fées et monde des hommes s’atténue, comme Halloween.
Les deux mythologies respectent ainsi cette logique de cycle, de puissance déclinant lentement, où des êtres supérieurs vont laisser la place au royaume des hommes, pour le meilleur comme pour le pire. Dans le Seigneur des anneaux, on voit déjà à travers les hobbits et les royaumes humains que les elfes sont à la limite de la légende : la forêt de Galadriel terrifie, on raconterait qu’une reine sorcière y vivrait… Les peuples ne connaissent les elfes que par les légendes et les on-dit. Après la Guerre de l’Anneau, lorsque les derniers elfes quitterront la Terre du Milieu, Tolkien nous laisse deviner que petit à petit elfes, nains, ents et hobbits disparaitront peu à peu, pour se rapprocher du folklore et laisser place à l’Age de l’Homme. C’est exactement ce qui s’est passé avec la mythologie Irlandaise. Les récits des vieux textes parlaient de peuples braves et fiers, plus puissant que des hommes et dotés d’une magie impressionante… Mais les Tuatha sont descendus sous terre, et les siècles passant, ils sont devenus de l’histoire ancienne, oubliée. De nos jours peu nombreux sont les gens qui sauront vous parler des Tuatha d’autrefois, et lorsque vous leur parlerez des dieux et autres créatures féériques d’Irlande ils vont répondront en terme de Leprechauns et autres petits lutins rigolos. On peut dire qu’en irlande comme partout au moyen-âge, la chrétienté a bien fait son travail en réduisant ces terribles créatures bien vivantes dans l’inconscient collectif en de petites et ridicules fées se limitant aux histoires tard le soir au coin du feu…
L’oeuvre de la vie de Tolkien a été de recréer une mythologie pour sa nation, l’Angleterre, dont il déplorait la pauvreté. Je pense que l’on peut dire que c’est un pari accompli. En se plaçant à un niveau de lecture adéquat, on peut voir les textes de Tolkien comme des authentiques parchemins datant d’une époque qui aurait existé. D’où la multiplicité des versions différente de la même histoire, la lourdeur de son style…. C’est le livre rouge de Bilbo qui est présenté au lecteur, pas Le Seigneur des anneaux édition pocket !Si l’on voulait se pencher sur la mythologie de l’Irlande et la Mythologie de Tolkien sans savoir que cette dernière est fabriquée de toute pièce, bien malin celui qui devinerait que ce n’est que de la fiction, et ne traiterait pas les deux de la même manière.
Sur ce s’achève ce petit aperçu du rapport entre les elfes de Tolkien, son monde, et ce qu’il a pu emprunter – consciemment ou non – à la mythologie Irlandaise pour créer son chef-d’oeuvre. En espérant que cela vous aura intrigué/intéressé, je clôture donc le dernier article de la contribution de Amha à cet excellent projet qu’est le dossier multiblog sur le Seigneur des Anneaux. Au plaisir de se lancer de nouveau dans une telle initiative prochainement !
Mythologiquement vôtre,
E.R.84.
Liens utiles :
Planning (approximatif) du Dossier Seigneur des Anneaux :
- 25 juin 2009 : Littérature : « La Communauté de l’Anneau » de J. R. R Tolkien sur Fant’asie
- 26 juin 2009 : Cinéma : « Le Seigneur des Anneaux – La communauté de l’Anneau » de Peter Jackson » sur Cineblog
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- 29 juin 2009 :
- Jeux: Les différents jeux de rôles se déroulant dans l’univers du Seigneur des anneaux sur AMHA
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- 30 juin 2009 :
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- Mythologie : Elfes de Tolkien et Mythologie Irlandaise sur AMHA
- 1er juillet 2009 :
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- Livres : Critique du Livre « Le Retour du Roi » de J. R. R Tolkien sur Fant’asie
- 2 juillet 2009 :
- Littérature : Les nouvelles publications liées au Seigneur des Anneaux sur If is Dead
- Plus tard :
- Films: Critique des films « Les Deux Tours » et « Le Retour du Roi » à venir sur Cineblog
Jim |
6 Commentaires |
Culture Tags : Dossier LOR, Irlandais, Mythologie, Seigneur des Anneaux, Terre du Milieu, Tolkien






Nos gentils lecteurs ont laissé 6 commentaires
1. Par baaberith le 03. juillet 2009 à 17:39
GG
ça me donne envie de relire le silmarillon
2. Par Le Cinquième Âge de la Terre du Milieu (Tolkien inside) | Dans la Lune le 06. juillet 2009 à 10:51
[...] mythologie, les inspirations de Tolkien, sur AHMA [...]
3. Par Kameyoko le 06. juillet 2009 à 11:31
Avec un peu de retard, je lis enfin cet article qui est vraiment intéressant.
Je ne connais rien à la mythologie irlandaise, mais ton article fais bien comprendre que Tolkien aurait pu s’en inspirer (oui car sans preuves ce n’est que de la supposition).
Les thuatas et le concept de cycle déclinant est un principe qu’on retrouve dans beaucoup de romans de fantasy. Il y a toujours un peu ancien, sage, puissant mais déclinant qui se retire petit à petit.
Bref très bel article
4. Par baaberith le 06. juillet 2009 à 23:51
Cet aspect ce remarque surtout dans Faërie, on l’on parle de créature magique et puissante sans forcément les appeler elfes…^^
5. Par Amorgen le 29. décembre 2011 à 21:18
Bonjour, félicitation pour cet article ! Cependant je n’ai pas bien compris un point dans votre texte ; vous dites :
« On considère le plus souvent que sa principale source d’inspiration vient des sagas nordiques ou celtiques, [...], mais il est moins courant d’entendre parler de l’influence de la mythologie irlandaise »
Toutefois la mythologie irlandaise ne forme-t-elle pas parti intégrante de la mythologie Celtique ? C’est d’ailleurs l’une des plus reconnu avec la mythologie Galloise si je ne m’abuse, Je ne comprends donc pas la raison de la distinction entre mythologie Celtique et Irlandaise.
Pour les plus sceptiques à la thèse exposée dans cet article, d’après ce que je sais il est « communément » admis que Tolkien s’est grandement inspiré de la mythologie Irlandaise pour son oeuvre, et du Gaélique (Irlandais ou Écossais, ou les deux peut être …) pour les langues Elfiques.
6. Par Jim le 04. janvier 2012 à 12:34
Bonjour Armorgen, cette distinction n’es pas faire pour opposer les deux mythologies mais plutôt pour préciser.
Ce que je voulais dire c’est que pour le grand public on parle souvent Celtique ou Nordique (certainement dans un souci de simplification), mais qu’une grande part de l’inspiration de Tolkien est bien plus précise que ça et prend ses racines en Irlande seulement. Car les Celtes englobent de nombreuses « civilisations » culturellement et géographiquement, et parmi eux les Irlandais, mais chacune possède sa propre histoire et mythologie qui comporte des similitudes avec ses voisins et qui, de facto, mérite d’être comprise en tant que telle plutôt qu’en « simple truc Celtique ».
Voilà, c’était juste une distinction pour préciser l’origine de la chose : l’Irlande, beaucoup plus que les gallois, germains, etc, est, à mon humble avis, au cœur de la partie elfique de l’œuvre de Tolkien.
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